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La forêt jurassienne s’essouffle

Asséché, l’arbre finit par se décomposer. Les forêts deviennent alors dangereuses, ce qui nécessite l’intervention des forestiers. © Robert Siegenthaler
Asséché, l’arbre finit par se décomposer. Les forêts deviennent alors dangereuses, ce qui nécessite l’intervention des forestiers. © Robert Siegenthaler
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25.12.2019

Dans le nord-ouest de la Suisse, des feuillus comme le hêtre ou certains résineux (sapins blancs, épicéas) sont victimes d’un réchauffement climatique qui s’accélère. Reportage

Mon souvenir de 2019
Chaque journaliste de «La Liberté» a sélectionné pour vous un article qui l’a touché(e) cette année.


Sevan Pearson
Rubrique Suisse et International

« Le réchauffement climatique est un sujet qui occupe régulièrement nos colonnes. Bien plus qu’un simple constat scientifique, il provoque déjà des changements tangibles dans notre environnement. Face au cri d’alarme du canton du Jura, confronté à une catastrophe forestière au début de l’automne, j’ai souhaité me rendre sur place pour constater les dégâts. J’ai découvert des arbres malades par milliers sur les collines ajoulotes. »


» Cet article a été publié initialement le 4 octobre 2019

 

Environnement » «Vous voyez le nombre d’arbres secs? C’est visible à l’œil nu», se désole Marc Ballmer, collaborateur scientifique à l’Office de l’environnement du canton du Jura, en désignant la colline en face de lui aux abords de Porrentruy. «L’ampleur des dégâts dans le district dépasse celle des dégâts provoqués par l’ouragan Lothar en 1999», poursuit-il.

Le canton du Jura fait face depuis quelques mois à une véritable hécatombe: les sapins blancs, les épicéas et les hêtres sont victimes d’un réchauffement climatique qui s’accélère. Les deux premiers sont attaqués par des parasites, tandis que les derniers ne supportent ni la sécheresse ni la chaleur croissantes.

Un quart des forêts ajoulotes

«Dans tout le canton, 3500 hectares de hêtraies sont touchés, soit près d’un dixième de la surface totale et un quart des forêts ajoulotes», déplore le Neuchâtelois d’origine. Un phénomène qui concerne surtout le nord de la Suisse et l’arc jurassien (voir encadré).

 

« L’ampleur des dégâts liés à la sécheresse dépasse celle des dégâts provoqués par Lothar »

Marc Ballmer

 

Dans ce secteur particulièrement atteint, en lisière de la forêt, un panneau indique tout de suite la couleur: «Coupe de bois, passage interdit». L’équipe de bûcherons est en plein abattage des arbres le long du chemin. De nombreux troncs sont signalés par un point rose. «C’est le garde forestier qui a marqué les arbres à abattre», précise Dave Trachsel, forestier-bûcheron, tandis que ses deux apprentis manient la tronçonneuse. Impossible de comptabiliser ceux qui sont concernés, tant les points roses sont nombreux…

Danger pour les promeneurs

Mais pourquoi une telle hécatombe? «Sur les dix dernières années, huit ont connu un déficit hydrique», éclaire Marc Ballmer. «En 2018, la situation est devenue critique: à la sécheresse se sont ajoutées des vagues de chaleur.» Et cet été, rebelote: canicule et précipitations insuffisantes ont affaibli les arbres. Les résineux (épicéas et sapins blancs) sont capables de se défendre contre les scolytes, lorsqu’ils produisent suffisamment de sève pour «noyer» ces parasites. Avec un déficit hydrique, ce mécanisme de défense est mis à mal et les arbres deviennent vulnérables.

Le cas des hêtres est différent. «Ils sont eux aussi victimes du réchauffement climatique et ont de la peine à s’adapter à la chaleur et à la sécheresse», explique le spécialiste. Résultat: l’arbre s’assèche et finit par se décomposer. Les forêts deviennent alors dangereuses pour les promeneurs et les véhicules.

Des signes de nécrose

Le travail des bûcherons n’est pas aisé en raison du talus fortement pentu. Après une montée raide sur un terrain couvert de branches mortes, de feuilles et de terre un peu boueuse, l’équipe arrive sur un petit replat. Plusieurs troncs posés sur le sol et un tracteur indiquent un intense travail d’abattage en cours dans le secteur.

«Notre tâche consiste à faire remonter l’arbre», déclare Dave Trachsel, chef d’équipe et machiniste. En d’autres termes: il s’agit d’éviter que le hêtre ne tombe du côté aval. «Beaucoup de gens croient que les bûcherons sont de gros bourrins», rigole le Jurassien. «Mais abattre un arbre ne s’improvise pas!» C’est même un travail de précision. Dave Trachsel manœuvre son tracteur, auquel est relié un câble qui lui-même est arrimé au tronc à couper. Ainsi, l’arbre versera du côté amont.

Etape suivante plus risquée: l’abattage de l’arbre, dont la trajectoire a été savamment calculée. Dave Trachsel guide son tracteur à distance grâce à une télécommande. En quelques secondes, le hêtre tombe dans un grand fracas de branches. Marc Ballmer s’approche du tronc abattu. «Il est très sec. Une telle essence en bonne santé doit dégouliner. Là, le bois est à peine humide», observe-t-il. Le spécialiste montre également des signes de nécrose, signalés par des zones foncées, voire noires.

Un marché du bois saturé

Et que deviennent les arbres abattus? «Le bois de ceux qui ne sont pas trop atteints alimente le marché. Il sera écoulé à prix souvent cassé avant d’être transformé, en panneaux agglomérés par exemple. En revanche, lorsque la qualité est trop mauvaise, les arbres finissent dans des installations thermiques», détaille le collaborateur scientifique.

Le manque à gagner est considérable pour les propriétaires de forêts (la part des collectivités publiques atteint 72% dans le canton). Le marché de certaines essences est saturé dans toute l’Europe et les prix s’effondrent. Sans parler des coûts de sécurisation. «Il nous manque encore le recul nécessaire pour évaluer les montants nécessaires à moyen terme. Mais rien que pour sécuriser les routes cantonales, ce sont des centaines de milliers de francs», estime Marc Ballmer.

Face à cette charge financière, le monde politique réagit: le conseiller aux Etats Claude Hêche (ps, JU) a déposé la semaine dernière une motion sur «une stratégie globale pour l’adaptation de la forêt face aux changements climatiques». En attendant une décision à Berne, les bûcherons continuent leur travail. Selon Marc Ballmer, «les travaux de sécurisation dureront plusieurs mois, voire davantage en fonction de l’évolution de la situation».


«Il faut que la Confédération agisse»

C’est un véritable cri d’alarme que lance l’Association bâloise des propriétaires forestiers. Les forêts du nord-ouest de la Suisse sont particulièrement touchées par le réchauffement climatique. La situation s’est brutalement aggravée ces derniers temps et l’on ne compte plus les arbres secs ou morts. Philipp Schoch, le président de l’association, demande un soutien urgent de la Confédération. Entretien.

Que se passe-t-il dans les forêts bâloises?

Philipp Schoch: Nos forêts ont été malmenées ces trois dernières années par la sécheresse récurrente et les vagues de chaleur. Ce sont surtout les hêtres et les épicéas qui ont de la peine à supporter le réchauffement climatique. L’ampleur des dégâts dépend de la qualité du terrain sur lequel se trouvent les forêts. Lorsqu’il s’agit d’un sol graveleux, la situation est pire, car l’eau de pluie ruisselle et ne profite pas à la végétation. Certaines régions sont davantage touchées: dans le Hardwald, le long du Rhin, un tiers des arbres sont secs ou morts!

Quels sont les coûts engendrés par cette situation?

La première tâche consiste à ôter les arbres morts. Il nous faut un million de francs juste pour sécuriser les chemins pédestres forestiers, ainsi que les places de jeux et les zones de grillades. Cette somme s’ajoute aux près de deux millions de francs consacrés annuellement à l’entretien des forêts dans les deux demi-cantons. Il faudra ensuite songer à replanter des arbres, ce qui impliquera un coût qu’il faudra encore déterminer.

Dans quelle mesure les propriétaires de forêts peuvent-ils faire face à ces circonstances?

Difficilement. Les prix sont déjà très bas sur le marché. Les profits sont faibles, voire nuls.

A cela s’ajoute désormais l’arrivée de bois de mauvaise qualité issu des arbres morts, qui ne peut servir que de combustible. Ce bois-là inonde le marché et contribue à faire baisser davantage encore les cours.

Vous appelez donc à un soutien financier de la Confédération…

Oui. Maya Graf, conseillère nationale (verte, BL), a déposé une motion le 27 septembre au parlement, demandant que la Confédération prenne des mesures pour surmonter les conséquences du réchauffement climatique sur la forêt suisse. Elle appelle les autorités fédérales à mettre des moyens financiers à disposition pour cette tâche.

Pourquoi est-il si important que la Confédération intervienne?

Le réchauffement climatique a déployé ses effets sur la forêt suisse bien plus vite que ce à quoi nous nous attendions. Les arbres actuels ne sont pas tous résistants à ce nouveau climat. Nous nous trouvons donc dans une situation d’urgence. SP


Le canton de Fribourg moins touché

Le réchauffement climatique ne porte pas uniquement atteinte aux hêtres, épicéas et sapins blancs du Jura. «Dans le canton de Fribourg, nous observons le même phénomène, mais heureusement pas à la même échelle», indique Dominique Schaller, chef du Service des forêts et de la nature. «Les frênes sont également attaqués par un champignon provoquant la chalarose. Ils meurent en l’espace de trois ou quatre ans.»

Mais la zone la plus touchée est l’Arc jurassien, du canton de Vaud à Bâle. «Le sol y est naturellement plus sec, ce qui rend les arbres plus vulnérables au réchauffement climatique», poursuit le Fribourgeois. A Neuchâtel, «deux étés très chauds et plusieurs épisodes de sécheresse ont eu raison de nombreux sapins blancs, hêtres et épicéas», relatait récemment Le Courrier. Résultat: 2000 arbres devront être abattus.

Stefan Beyeler, collaborateur scientifique à la division forêts de l’Office fédéral de l’environnement, dresse un constat global. «La forêt suisse subit beaucoup de stress actuellement, en raison des tempêtes, de la sécheresse et des parasites.» Le réchauffement climatique entraîne déjà une transformation des forêts, mais «ses conséquences sur les arbres sont plus rapides que ce que les études avaient prévu». SP

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