La Liberté

Le monde salue l’œuvre d’un «géant»

Les messages affluent pour rendre hommage à l’esprit de l’ex-archevêque Desmond Tutu, décédé hier

Autorité morale et spirituelle, Desmond Tutu se distinguait aussi par sa bonne humeur légendaire (ici à Davos en 2009). © Keystone-archives
Autorité morale et spirituelle, Desmond Tutu se distinguait aussi par sa bonne humeur légendaire (ici à Davos en 2009). © Keystone-archives

Léa Masseguin

Publié le 27.12.2021

Temps de lecture estimé : 10 minutes

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Afrique du Sud » Il était le visage du mouvement anti-apartheid. Un homme à l’humour ravageur qui s’est battu sans relâche pour défendre les droits des populations noires et dénoncer le régime ségrégationniste et inégalitaire en Afrique du Sud. L’ancien archevêque anglican Desmond Tutu, Prix Nobel de la paix en 1984, s’est éteint hier matin à 90 ans.

Le président sud-africain, Cyril Ramaphosa, a immédiatement exprimé, «au nom de tous les Sud-Africains, [sa] profonde tristesse», saluant «un homme d’une intelligence extraordinaire, intègre et invincible contre les forces de l’apartheid. Il était aussi tendre et vulnérable dans sa compassion pour ceux qui avaient souffert de l’oppression, de l’injustice et de la violence sous l’apartheid, et pour les opprimés et pour les oppresseurs du monde entier».

Et Cyril Ramaphosa d’évoquer un nouveau «chapitre de deuil dans les adieux de notre nation à une génération de Sud-Africains exceptionnels qui nous ont légué une Afrique du Sud libérée», faisant référence notamment à Nelson Mandela, dont Desmond Tutu partageait les convictions et dont il était devenu le porte-voix lors de son incarcération, de 1964 à 1990.

«Quelle vie!»

La mort de l’archevêque a provoqué une onde de choc au-delà des frontières sud-africaines. Car, grâce à sa popularité et son aura, Desmond Tutu avait acquis une notoriété mondiale. Peu après l’annonce de son décès, Emmanuel Macron a rappelé à quel point «The Arch» avait consacré «sa vie aux droits de l’homme et à l’égalité des peuples»: «Son combat pour la fin de l’apartheid et la réconciliation sud-africaine restera dans nos mémoires», a tweeté le président français.

L’ancienne garde des Sceaux Christiane Taubira, première femme noire à diriger un ministère régalien en France, a rappelé avoir côtoyé l’ancien président la commission Vérité et Réconciliation à de nombreuses reprises: «Résonne son rire, car j’ai connu aussi le son de sa colère et j’ai vu ses larmes de près. Etudiante, j’ai vénéré Desmond Tutu. Députée, j’ai pu lui dire merci pour tant de courage. Ministre, je l’ai salué officiellement. La dernière fois aux adieux à Mandela. Quelle vie!»

Une émotion partagée par l’ex-président américain Barack Obama, qui vient de perdre «un mentor, un ami et une boussole morale» pour lui «et tant d’autres», a-t-il écrit au-dessus d’une photo où on voit les deux hommes se serrer dans les bras. «Esprit universel, l’archevêque Tutu était ancré dans la lutte pour la libération et la justice dans son propre pays, mais aussi préoccupé par l’injustice partout dans le monde.»

Dans un communiqué, le dalaï-lama, qui considérait Tutu comme son «frère aîné spirituel», a salué «un grand homme, qui a vécu une vie pleine de sens», «entièrement dévoué au service de ses frères et sœurs».

Le maire de Londres Sadiq Khan a choisi, comme de nombreux internautes, de partager l’une des célèbres phrases de Desmond Tutu: «L’espoir, c’est de pouvoir voir qu’il y a de la lumière malgré l’obscurité». Le travailliste a également salué «un homme d’une bravoure et d’une foi immenses». Le premier ministre britannique Boris Johnson s’est quant à lui dit «profondément attristé», rappelant le «leadership intellectuel» et la «bonne humeur irrépressible» de l’homme de paix.

Au nom des 27 Etats membres de l’Union européenne, le président du Conseil européen, Charles Michel, a rendu un dernier hommage à «un homme qui a donné sa vie à la liberté avec un engagement profond pour la dignité humaine. Un géant qui s’est dressé contre l’apartheid».

«Coup dur» en Afrique

Sur le continent africain, de nombreuses personnalités ont également regretté la perte d’une icône. Au Kenya, le président Uhuru Kenyatta estime que «le décès de l’archevêque Desmond Tutu est un coup dur non seulement pour la République d’Afrique du Sud, mais aussi pour tout le continent africain, où il est profondément respecté et célébré en tant qu’artisan de la paix». Le chef d’Etat estime que l’archevêque Tutu «a inspiré une génération de dirigeants africains qui ont adopté ses approches non violentes dans la lutte pour la libération».

Le président sénégalais, Macky Sall, a salué son combat historique contre l’apartheid et sa contribution à la réconciliation nationale, tandis que le leader de l’opposition ougandaise, Bobi Wine, estime qu’«un géant est tombé» après avoir mis sa vie «au service de l’humanité».

Sur Twitter, Bernice King, la fille de Martin Luther King, a publié une vieille photo sur laquelle Desmond Tutu est entouré d’enfants: «Nous sommes meilleurs parce qu’il était là.» © Libération


Bons mots et formules choc

L’archevêque anglican Desmond Tutu était un homme de foi et de convictions, mais aussi de mots. Il maniait aussi bien l’humour que la colère pour faire passer ses valeurs et ses indignations. Voici quelques-unes de ses citations les plus connues:

– «Soyez gentils avec les Blancs, ils ont besoin de vous pour redécouvrir leur humanité». Octobre 1984, aux pires heures de l’apartheid

– «Pour l’amour de Dieu, est-ce que les Blancs vont entendre ce que nous essayons de dire? S’il vous plaît, la seule chose que nous vous demandons, c’est de reconnaître que nous sommes humains, nous aussi. Quand vous nous écorchez, nous saignons, quand vous nous chatouillez, nous rions». Janvier 1985, discours demandant des sanctions contre l’Afrique du Sud.

– «Votre président est un désastre en ce qui concerne les Noirs. Je suis très fâché. L’Occident peut aller au diable. Les syndicats noirs appellent à des sanctions. Plus de 70% de notre peuple, comme le montrent deux sondages, veulent des sanctions. Mais non, le président Reagan sait mieux que tout le monde. Nous allons souffrir. Il est là, comme le grand chef blanc à l’ancienne, à nous dire que nous, les Noirs, on ne sait pas ce qui est bon pour nous. L’homme blanc sait». Juillet 1986 entretien à la presse américaine après le refus du président Ronald Reagan d’imposer des sanctions au régime de l’apartheid.

– «Un jour à San Francisco, j’étais bien tranquille dans mon coin, une femme fait irruption devant moi. Visiblement émue, elle me salue d’un ‘bonjour, archevêque Mandela!’ Deux hommes pour le prix d’un». Octobre 2008, conférence.

– «Je ne vénérerais pas un Dieu homophobe (...) Je refuserais d’aller dans un paradis homophobe. Non, je dirais désolé, je préfère de loin aller de l’autre côté. Je suis aussi impliqué dans cette campagne que je l’étais contre l’apartheid. Pour moi, c’est du même niveau». Juillet 2013, discours.

– «Mandela avait-il des faiblesses? Bien sûr. Et parmi elles, cette loyauté inébranlable envers cette organisation (l’ANC) et certains collègues qui ont fini par le décevoir. Il a gardé dans son gouvernement des ministres incapables, franchement incompétents. Mais je crois qu’il était saint, parce qu’il a puissamment inspiré les autres». 6 décembre 2013, au lendemain de la mort de Nelson Mandela.

– «Les gens mourants ont le contrôle de leur vie, alors pourquoi devrait-on leur refuser le contrôle de leur mort?» Octobre 2016, tribune sur le suicide assisté. ats/afp


La Suisse lui rend aussi hommage

La Suisse a appris avec tristesse le décès de l’archevêque Desmond Tutu. «Elle se joint à l’Afrique du Sud et à la communauté internationale pour honorer la mémoire de cet homme qui n’a jamais cessé de se battre pour le respect universel des droits de l’homme et de la dignité humaine», a écrit hier le Département fédéral des affaires étrangères. Desmond Tutu avait reçu le titre de docteur honoris causa de la Faculté de théologie de l’Université de Fribourg en 1999.

La Suisse avait mis deux experts à disposition de la Commission Vérité et Réconciliation, chargée de tourner la page de l’apartheid et présidée par Desmond Tutu: l’avocat bernois Daniel Züst et l’enseignant genevois Alain Sigg. Ils avaient œuvré respectivement quatorze et six mois pour la commission. En 1998, le professeur Alain Sigg voyait dans le travail de la commission une chance pour l’Afrique du Sud de récrire son histoire. ATS/LIB


Ses compatriotes versent une larme

En ce dimanche suivant Noël, ses compatriotes se souviennent de Desmond Tutu comme d’un héros.

En route vers la plage ou avant un traditionnel barbecue en ce dimanche d’été austral au Cap, des Sud-Africains émus s’arrêtent devant la paroisse de l’archevêque Desmond Tutu, dernière grande figure de la lutte contre l’apartheid, qui vient de décéder.

«Il a tellement compté dans la lutte contre l’apartheid. Pour nous, les noirs…», confie un homme de 44 ans, avant d’éclater en sanglots.

Prix Nobel de la paix en 1984, Mgr Tutu s’est éteint peu après l’aube dans une maison de repos. Affaibli par un cancer, il avait 90 ans.

Sur toutes les chaînes de télévision du pays, des images du petit homme à la robe violette, dansant au côté du dalaï-lama ou, hilare, en compagnie de son ami Nelson Mandela, tournent en boucle.

Tenant sa petite-fille par la main, une dame de 67 ans s’est rendue à la cathédrale du Cap: «C’est la vérité, Tutu était un héros. Il s’est battu pour nous. Nous sommes libres grâce à lui». La nouvelle du décès de celui qui était considéré comme la conscience du pays est arrivée juste avant la messe. ATS/AFP

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